Professions d'antan : Perceur de
navire et calfat.
Dans l’acte de mariage de l’un de mes grands ancêtres, Georges Célestin De La Bouëre (1866 – 1955) figure comme profession, perceur de navire. Je découvrais qu’une telle profession pouvait ou avait pu exister et surtout je ne voyais nullement en quoi elle pouvait consister. Cet ancêtre né et mort dans le quartier de Chantenay à Nantes avait travaillé dans l’un des chantiers navals installés sur les bords de Loire. Mais que pouvait-il faire et à quoi pouvait bien ressembler son quotidien comme perceur de navire ?
Quelle est la fonction d’un perceur de navires ?
Les dictionnaires récents et même ceux des années 1930 comme le Larousse du XXe siècle en six volumes, le perceur de navire ne figure plus. Une profession tombée dans l’oubli, qui n’a plus lieu d’être ! Déjà à la fin du dix-neuvième siècle, le dictionnaire Littré en donne une définition erronée considérant que percer un navire c’est y faire uniquement des sabords !
Il faut remonter les siècles pour trouver une définition qui permette d’approcher le travail de ces hommes, leurs techniques, leur savoir-faire, et sur lesquels reposait la responsabilité du bon assemblage des diverses pièces constitutives d’un navire en bois.
Caisse à outils du calfateur
En effet, l’Encyclopédie Méthodique de la Marine de 1787 précise que : « Les perceurs sont des gens qui percent, chevillent et gournablent les vaisseaux dans toutes les parties lorsqu’on les construit et radoube. Le métier de perceur est différent de celui de charpentier car il ne fait que percer avec la tarière et placer le fer et la gournable ; il cheville, virole et goupille les chevilles ou les rive selon les circonstances ».
La formulation qu’en donne le vice-amiral Jean-Baptiste Willaumez dans son Dictionnaire de marine 1820-1831, rend le travail de perceur plus visuel : « L’art du perceur consiste, dans les grands ports, à bien diriger les tarières qui font des trous différents pour les chevilles et gournables qui entrent dans la construction d’un bâtiment, et lient les pièces de charpentes. »
Le perceur de navire est donc l’une des branches de la profession de charpentier. Il travaille sur et avec le bois, pour la construction des navires. Parmi les qualités que doit posséder ce perceur, une très bonne et fine connaissance de la manière dont sont assemblées les différentes pièces d’un navire, être habile et précis. Cette profession n’avait pas échappé au ministre de la Marine de Louis XIV, Colbert (1619- 1683) qui avait créé « la Certification d’aptitude de perceur ».
Tarière employée par les perceurs
Le perceur intervient autant lors de la construction initiale du navire que lors de ses radoubs ou remises en état de naviguer. Son instrument essentiel de travail est une tarière de diamètre et longueur très variée allant jusqu’à 40 centimètres de longueur. Une fois le trou percé, le perceur y place une gournable, c’est-à-dire une longue cheville de bois dur (chêne). Si la cheville est une pièce métallique, une virole ou rondelle permet de ne pas abîmer le bois au moment où la tête de cette virole est écrasée
Mais ces pièces métalliques rouillent, perdent leur efficacité et peuvent entraîner des pénétrations d’eau. C’est ainsi que dans Les travailleurs de la mer (1866), Victor Hugo fait allusion à ces désagréments liés à la rouille : « Il avait patiemment remplacé tous les clous du bordage de la panse [ancien bateau de pêche hollandais] par des gournables, ce qui rendait les trous de rouille impossibles ». Ce travail de vérification revient au calfat en particulier lors du carénage des navires.
Fonction et rôle d’un calfat
Contrairement au perceur de navire qui ne figure plus dans les dictionnaires généraux, le calfat est encore une profession reconnue et définie. Mais celui qui définit le mieux l’ampleur du métier de calfat est Willaumez. Le calfat est un ouvrier qui est soit embarqué essentiellement sur les grands navires ou ceux restant en mer de longs mois, soit à terre employé dans un chantier naval pour des constructions neuves ou lors de l’entretien des carènes des navires. Dans ce dernier cas, son travail est le calfatage mais aussi de « chauffer les carènes et de les visiter, en sondant les piqûres, etc. avec un gros fil de fer. » Le rôle du calfat ne se limite donc pas à charger l'étoupe afin de rendre étanche la coque du navire, il doit aussi sonder les clous avec un fer à clou pour vérifier la qualité du bordage.
Maillet de Calfat
A la mer, en plus d’assurer l’étanchéité de la carène et du pont du navire, le calfat a la responsabilité des pompes et de fermer tous les accès à l’eau en particulier lors des trous dus à des chocs ou à des boulets reçus pendant un combat. Selon Diderot, il doit réparer la coque avec « des plaques de plomb & autres choses nécessaires, & se met à la mer pour boucher par-dehors les voies d’eau qu’on découvre. »
Mais la principale mission du calfat reste le calfatage, travail long et fastidieux, dont l’objet est de remplir les joints entre les planches de la coque et du pont avec de l’étoupe - filasse goudronné –. Elle est appliquée avec force grâce à la frappe d’un maillet sur un fer à calfat. Après le garnissage des coutures, le calfat applique soit du brai soit un mastic pour parfaire l’étanchéité.
Calfat au travail (Image dumusée de la marine en bois du brivet)
Les termes de patarasser et de patarasse sont parfois employés, et d’après Willaumez, surtout « pour ouvrir les joints entre les bordages neufs d’un grand bâtiment ».
Au XXIe siècle, le calfat opère toujours sur les carènes en bois, anciennes ou récentes, des navires traditionnels, perpétuant ainsi les gestes et savoir-faire d’une profession dont on trouve les premières mentions écrites au XIIIe siècle .
Formation et place d’un perceur et d’un calfat
Le perceur comme le calfat a un temps d’apprentissage et de formation de 12 mois, tandis que le charpentier passe de 18 à 24 mois. Certains contrats permettent de se former aux trois métiers (charpentier-perceur-calfat) mais en 30 mois d’apprentissage. D’après Jean Boudriot, parmi l’ensemble des ouvriers qui, en 1784, vont opérer pour la construction d’une corvette de 280 tonneaux, jusqu’à son lancement, les perceurs composaient 3,8 % du personnel et les charpentiers 15,4%. Le perceur était mieux payé que le charpentier car il touchaient 40 sols à la journée pour 30 sols pour le charpentier. Un siècle plus tard, à l’arsenal de Lorient, l’historien Gérard Le Bouëdec donne des chiffres sur les journées de travail, la profession de perceur représente en 1858, 8% des journées de travail nécessaires à la construction des navires du port de Lorient. Sous le second Empire, vers 1860, dans l’un des chantiers privés de construction navale de Bordeaux, on trouve 300 à 350 charpentiers, qui sont payés 4 francs par jour, 25 à 30 perceurs, 4 fr. 50, 40 à 60 calfats, 4 francs. Bien que ne participant pas à la construction du navire mais à son aménagement, un menuisier avait une rémunération journalière de 3 à 3 fr. 50.
Dans un décret de 1790, le perceur comme le calfat apparaissent avec d’autres professions - poulieur, voilier, cordier, tonnelier, - dans la liste des professions maritimes au même titre que les marins embarqués sur des navires de guerre, de commerce, de pêche ou de servitude.
Annexes
Décret présenté par M. Defermon sur les classes de gens de mer lors de la séance du 31 décembre 1790 », In Tome XXI - Du 26 novembre 1790 au 2 janvier 1791. pp. 736-737; Art. 2 :
« Les professions maritimes sont la navigation dans l’armée navale ou sur les bâtiments du commerce, pour tous ceux qui font partie de l’équipage en qualité d'officiers, ou dans toute autre qualité ; la navigation et la pêche en mer, sur les côtes, ou dans les rivières jusqu’où remonte la marée ; et pour celles où il n’y a pas de marée, jusqu’à l’endroit où les bâtiments de mer peuvent remonter ; le service sur les pataches, les bacs et bateaux ou chaloupes dans des rades ; les états de charpentier de navire, perceur, établis dans les ports, villes et lieux maritimes. »
La profesion de calfat honorée par un timbre poste
En France, le ministère de la culture reconnaît le métier de charpentier de marine comme « Métiers d'art ». L’Institut national métiers d’art (INMA) ne différencie pas les trois anciennes professions (charpentier, perceur, calfat ) et donne la définition suivante :
« Le charpentier de marine réalise le squelette, ou ossature, d’un navire en bois. Il choisit les bois, réalise les gabarits, façonne, assemble et calfate. Il fabrique quilles, étraves, étambots et membrures qui permettent au bateau de prendre corps. »
Bibliographie
Charles Albert, « L'industrie de la construction navale à Bordeaux sous le Second Empire », In Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 66, N°25, 1954. pp. 47-60.
Patrick Féron, doctorant, Heritechs -CH2ST-EA 127, Lamop, Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Milieux, outils et gestes techniques du maître calfat.
David Plouviez, « La profession de constructeurs de navires dans les ports de commerce de la fin du XVIIe siècle aux années 1830 », Artefact, 14, 2021, p.109-147.
D’Alembert, Diderot, L’Encyclopédie, 1ère édition, 1751, tome 12, p. 328.
Jean Boudriot, Le Vaisseau de 74 canons : traité pratique d'art naval, Grenoble, Éditions des Quatre Seigneurs, coll. « Archéologie navale française », 1973-1977.
Gérard Le Bouëdec, Activités maritimes et sociétés littorales de l'Europe atlantique (1690-1790), Armand colin, 1997.
Jean-Baptiste Willaumez Vice-Amiral, Dictionnaire de marine 1820-1831.Le Chasse-Marée/ArMen, 1998.
Décret présenté par M. Defermon sur les classes de gens de mer lors de la séance du 31 décembre 1790 », In Tome XXI - Du 26 novembre 1790 au 2 janvier 1791. pp. 736-737; Art. 2.
Fonds du centre de ressources Jean-Louis Monvoisin, Musée de la marine en bois du Brivet, Montoir-de-Bretagne.
https://patrimoine.bzh/gertrude-diffusion/dossier/IM22005397
https://www.sahpl.asso.fr/site_sahpl/Le_Ruyet_Louis_%20Outils%20et%20activit%C3%A9%20maritime%20et%20ouvri%C3%A8re_Origine%20de%20l%27appellation%20Minahou%C3%ABt%20%C3%A0%20Locmiqu%C3%A9lic.pdf
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